
La protection rentable de vos plantations ne passe pas par une surchasse épuisante, mais par une ingénierie comportementale du gibier sur votre territoire.
- Analyse de rentabilité : la protection par grillage s’avère souvent plus économique sur le long terme que la surchasse.
- Stratégie de diversion : les zones de gagnage bien conçues et les lisières riches détournent efficacement la pression du gibier.
- Sylviculture défensive : la diversification des essences et les plantations en bouquets denses diminuent l’attrait de vos parcelles.
Recommandation : Auditez votre indice d’abroutissement et la structure de votre territoire pour passer d’une logique de confrontation à une gestion systémique.
Chaque printemps, le même constat amer pour de nombreux propriétaires forestiers : les jeunes pousses de douglas, de chênes ou de merisiers, si prometteuses, sont systématiquement abroutis par les cervidés. Face à cette pression croissante du gibier, dont les populations ont explosé ces dernières décennies (entre 1973 et 2019, les populations ont été multipliées par 11 pour les cerfs et chevreuils, et par 20 pour les sangliers), les solutions semblent se résumer à un dilemme coûteux : intensifier la chasse ou investir massivement dans des grillages de protection. Ces approches, bien que nécessaires dans certains contextes, ne sont souvent que des réponses partielles à un problème complexe.
Et si la véritable clé n’était pas de lutter frontalement contre le gibier, mais de gérer l’espace pour le guider ? Si l’équilibre reposait moins sur la force que sur une ingénierie territoriale subtile, transformant le comportement animal en un allié de la régénération forestière ? Cette approche systémique ne vise pas seulement à protéger une parcelle, mais à aménager l’ensemble d’un territoire pour créer des zones de quiétude et des zones d’alimentation alternatives, diminuant ainsi naturellement la pression sur les jeunes plantations. C’est une vision de long terme, où le sylviculteur devient aussi un architecte du paysage.
Cet article propose d’explorer cette voie. Nous analyserons la rentabilité réelle des méthodes de protection, nous verrons comment objectiver les dégâts pour agir de manière justifiée, et nous détaillerons les aménagements concrets qui permettent de détourner l’appétit du gibier. L’objectif est de vous fournir les outils pour passer d’une gestion de crise à une stratégie préventive et durable.
Pour vous guider dans cette démarche stratégique, cet article est structuré autour des questions clés que se pose tout gestionnaire forestier. Le sommaire ci-dessous vous permettra de naviguer directement vers les solutions qui vous concernent le plus.
Sommaire : Protéger les jeunes plants du gibier : une approche stratégique
- Pourquoi le grillage de protection est-il parfois plus rentable que la surchasse ?
- Comment mesurer l’indice d’abroutissement pour justifier une augmentation du plan de chasse ?
- Agrainage dissuasif ou nourrissage : quelle pratique fixe réellement les animaux hors des cultures ?
- L’erreur de planter une monoculture appétente au milieu d’une zone à forte densité de cerfs
- Quand créer une zone de gagnage pour détourner l’appétit du gibier des arbres de production ?
- Pourquoi les quotas de prélèvement sont-ils définis par la préfecture et non les chasseurs ?
- Pourquoi l’écotone entre forêt et prairie est-il une zone de vie intense à préserver ?
- Aménager son territoire de chasse : quelles actions pour favoriser la biodiversité ?
Pourquoi le grillage de protection est-il parfois plus rentable que la surchasse ?
L’idée reçue est tenace : face aux dégâts, la première réponse est souvent d’augmenter la pression de chasse. Pourtant, une analyse économique rigoureuse révèle une réalité plus nuancée. La surchasse, au-delà de son coût en temps et en organisation, a une efficacité variable et peut générer des tensions locales. De plus, elle peut profondément déséquilibrer la structure sociale des populations de gibier, avec des conséquences imprévues à long terme. Le grillage, malgré un investissement initial conséquent, offre une protection quasi absolue et prévisible. En effet, l’engrillagement peut entraîner un surcoût allant jusqu’à 60% sur un projet de plantation, mais il garantit un taux de réussite proche de 95%, sécurisant ainsi l’investissement sylvicole.
L’analyse comparative des coûts sur une décennie est éclairante. La surchasse intensive implique des dépenses récurrentes importantes (organisation de battues, temps des chasseurs, entretien des postes, agrainage de dissuasion) qui, cumulées, peuvent dépasser le coût d’une protection physique. Le tableau suivant met en perspective ces deux approches sur la base de critères financiers, techniques et sociaux.
| Critère | Protection par grillage | Surchasse intensive |
|---|---|---|
| Coût initial (€/ha) | 2000-3000 (grillage + pose) | 500 (organisation battues) |
| Coût maintenance sur 10 ans | 300-500 | 5000 (temps chasseurs, agrainoirs) |
| Taux de réussite plantation | 95% | 60-70% |
| Impact social | Neutre | Conflits potentiels, baisse valeur locative |
| Perte structure sociale gibier | Aucune | Déséquilibre âge/sexe ratio |
| Retour sur investissement | 7-8 ans | Variable selon efficacité |
Étude de Cas : Domaine du Bois Landry
Le cas du domaine du Bois Landry, une propriété de 1200 hectares, illustre parfaitement cette transition. Christophe Launay, son cogestionnaire, témoigne : « La forêt ne se régénérait plus. Nous étions bloqués, obligés de protéger et de grillager chacune de nos plantations avec la nécessité d’agrainer et une chasse très chronophage ». Après un suivi rigoureux sur 22 ans basé sur une gestion systémique, il conclut : « aujourd’hui, l’équilibre forêt-gibier est revenu, ainsi que la régénération naturelle ». Ce retour d’expérience montre que la protection physique peut être une étape transitoire vers un équilibre durable, et non une fatalité.
Le choix ne se résume donc pas à « protéger ou chasser », mais à « investir pour une sécurité immédiate ou dépenser pour une régulation incertaine« . Le grillage devient rentable lorsque le coût d’opportunité (perte de plants, retard de croissance) lié à un abroutissement persistant dépasse son coût d’amortissement.
Comment mesurer l’indice d’abroutissement pour justifier une augmentation du plan de chasse ?
Pour dialoguer avec les instances de régulation et justifier une éventuelle augmentation du plan de chasse, les impressions subjectives ne suffisent pas. Il est impératif de s’appuyer sur des données objectives et reproductibles. La mesure de l’indice d’abroutissement est la méthode de référence. Elle consiste à quantifier la pression exercée par le gibier sur la régénération naturelle ou les plantations. Ce suivi, réalisé sur plusieurs années, permet d’établir une tendance claire et de corréler l’évolution des dégâts à la densité de population estimée. Au niveau national, les inventaires de l’IGN montrent que des traces d’abroutissement sont présentes sur 29% des placettes, témoignant de l’omniprésence du phénomène.
La mise en place d’un protocole de suivi n’est pas réservée aux experts. Elle peut être réalisée par le propriétaire lui-même, à condition de faire preuve de rigueur. Il s’agit d’établir un réseau de placettes d’observation permanentes, représentatives des différents milieux de la forêt, et d’y effectuer des relevés annuels à la même période (idéalement en fin d’hiver). La standardisation de la méthode est la clé pour obtenir des données fiables et comparables dans le temps, qui constitueront un argumentaire solide lors des discussions en Commission Départementale de la Chasse et de la Faune Sauvage (CDCFS).

Cette photographie illustre une placette de mesure type, où chaque jeune plant est suivi individuellement. On observe la consommation des pousses terminales, principal indicateur de l’abroutissement. La compilation de ces données, quadrat par quadrat, année après année, permet de dessiner une carte précise de la pression du gibier sur le territoire et d’identifier les zones les plus vulnérables.
Plan d’action : mesurer votre indice d’abroutissement
- Établir une carte de placettes d’observation : Définissez des quadrats permanents de 1 m² sur l’ensemble de la forêt, en ciblant les zones de régénération.
- Effectuer les relevés en mars : C’est la période optimale post-hivernale pour constater les dégâts cumulés.
- Compter les pousses terminales consommées : Sur les plants de 10 à 129 cm de hauteur, notez le nombre de plants abroutis.
- Calculer le pourcentage : Divisez le nombre de plants abroutis par le nombre total de plants observés pour obtenir votre indice.
- Documenter avec des photos géolocalisées : Créez un historique visuel incontestable pour appuyer vos relevés chiffrés.
Agrainage dissuasif ou nourrissage : quelle pratique fixe réellement les animaux hors des cultures ?
Dans l’arsenal des outils de gestion, l’apport de nourriture est souvent évoqué, mais les termes « agrainage » et « nourrissage » sont fréquemment confondus. Or, ils désignent deux pratiques aux objectifs et aux conséquences radicalement différents. Le nourrissage, qui consiste à apporter de la nourriture en grande quantité et de manière régulière (foin, betteraves…), vise à maintenir ou augmenter une population. Il est très réglementé, voire interdit, car il crée une forte dépendance, favorise la concentration d’animaux et augmente les risques sanitaires. À l’inverse, l’agrainage dissuasif est une technique de gestion reconnue. Son but est de détourner temporairement les animaux des parcelles sensibles (jeunes plantations, cultures agricoles) en leur offrant une source de nourriture alternative, moins appétente mais facilement accessible, comme le maïs grain.
La réussite de l’agrainage dissuasif repose sur une mise en œuvre stricte : il doit être linéaire, en faibles quantités, et surtout, éloigné des zones à protéger pour créer un « effet aimant » dans la bonne direction. Il s’agit d’une mesure tactique, complémentaire à la chasse et aux autres aménagements. Le Code de l’environnement lui-même encadre cette pratique, comme le souligne l’article L.425-4.
L’équilibre agro-sylvo-cynégétique est recherché par la combinaison des moyens suivants : la chasse, la régulation, la prévention des dégâts de gibier par la mise en place de dispositifs de protection et de dispositifs de dissuasion.
– Code de l’environnement, Article L.425-4
Cette citation officielle confirme que la dissuasion est un pilier de la gestion équilibrée. Le tableau suivant synthétise les différences fondamentales entre ces deux approches pour vous aider à faire le bon choix.
| Critère | Agrainage dissuasif | Nourrissage |
|---|---|---|
| Objectif | Détourner temporairement | Maintenir/concentrer |
| Légalité | Autorisé selon SDGC local | Réglementé/interdit selon périodes |
| Type aliments | Maïs grain principalement | Variés (foin, betteraves, granulés) |
| Distance parcelles | 200-500m minimum | Variable |
| Risques sanitaires | Modérés si rotation | Élevés (transmission maladies) |
| Dépendance animaux | Faible si bien géré | Forte |
| Effet concentration | Limité | Important (effet aimant) |
| Impact long terme | Neutre si arrêt progressif | Explosion dégâts à l’arrêt |
En somme, l’agrainage dissuasif est un outil de gestion comportementale, tandis que le nourrissage est une pratique d’élevage qui, mal maîtrisée, peut s’avérer contre-productive et aggraver les problèmes de dégâts à moyen terme.
L’erreur de planter une monoculture appétente au milieu d’une zone à forte densité de cerfs
Planter une vaste parcelle de chênes ou de merisiers en plein cœur d’un massif forestier peuplé de cervidés revient à installer un restaurant gastronomique en libre-service. C’est l’erreur la plus commune et la plus coûteuse. La monoculture d’essences appétentes crée un pôle d’attraction irrésistible qui concentre la pression d’abroutissement et anéantit des années d’investissement. La clé d’une sylviculture résiliente réside dans la diversification et la complexification du milieu. Il s’agit de « casser » l’attractivité des parcelles en production en brouillant les pistes pour le gibier.
Hiérarchie d’appétence des essences pour les cervidés
Les observations de terrain ont permis d’établir une classification claire de l’attrait des essences. Les essences très appétentes comme le sorbier, le tremble, le saule ou les fruitiers sauvages agissent comme des aimants. Viennent ensuite les essences moyennement appétentes telles que le chêne, l’érable et le hêtre, qui constituent le cœur de l’alimentation. Enfin, l’épicéa et la plupart des résineux sont peu appétents. Il est noté que « les résineux subissent plus fréquemment des abroutissements en période hivernale, lorsque les sources de nourriture sont plus rares. Les feuillus sont généralement consommés pendant la période de végétation ». Connaître cette hiérarchie est essentiel pour concevoir une stratégie de plantation intelligente.
La « sylviculture défensive » s’appuie sur cette connaissance pour mettre en place des stratégies préventives. Plutôt que de subir la pression, on l’anticipe en rendant les parcelles moins lisibles et moins attractives pour le gibier. Voici quelques techniques éprouvées :
- Planter en bouquets denses : Créer des îlots de 20-30 plants très serrés. Les plants périphériques, sacrifiés, forment une barrière physique et visuelle qui protège les individus au centre, lesquels pourront se développer.
- Mélanger les essences : Sur une même parcelle, alterner des lignes d’essences appétentes (production) avec des lignes d’essences répulsives ou peu appétentes (épicéa, charme).
- Créer une plantation sacrificielle : En lisière de la parcelle de production, implanter une petite bande d’essences très appétentes (saule, bourdaine) qui agira comme un paratonnerre, concentrant la consommation sur cette zone tampon.
- Diversifier les peuplements : Varier les essences, les âges et les traitements sylvicoles sur l’ensemble de la propriété pour créer une mosaïque d’habitats et diluer la pression du gibier.
Ces méthodes transforment la contrainte de l’abroutissement en un paramètre de conception de la forêt de demain. Elles demandent une réflexion en amont mais réduisent considérablement les besoins de protection coûteuse a posteriori.
Quand créer une zone de gagnage pour détourner l’appétit du gibier des arbres de production ?
La création d’une zone de gagnage, ou culture à gibier, est l’une des actions d’aménagement les plus efficaces pour mettre en œuvre une stratégie de diversion. Le principe est simple : offrir au gibier une ressource alimentaire de qualité, attractive et accessible, afin de le fixer loin des zones de régénération sensibles. Cette technique est particulièrement pertinente lorsqu’on observe une forte pression sur des parcelles à haute valeur économique ou écologique. C’est un investissement proactif qui, bien positionné et bien géré, permet de canaliser le comportement des animaux et de réduire significativement les conflits.
L’efficacité d’une zone de gagnage ne dépend pas tant de sa taille que de son emplacement stratégique et de la qualité de son couvert. Elle doit être implantée dans une « zone tampon », entre les remises boisées où les animaux se reposent la journée et les parcelles de régénération que l’on souhaite protéger. L’objectif est d’intercepter les animaux sur leur trajet naturel. La surface de ces zones ouvertes doit être pensée à l’échelle du territoire ; les experts recommandent que la répartition spatiale idéale comprenne 2 à 4% de la surface forestière totale en zones ouvertes attractives pour maintenir un bon équilibre.

Une zone de gagnage réussie, comme celle ci-dessus, s’intègre parfaitement au paysage. Elle forme une transition douce entre la forêt dense et les zones ouvertes, maximisant l’effet de lisière. Pour la rendre attractive, le choix des espèces semées est crucial et doit être adapté au gibier ciblé : des mélanges riches en légumineuses (trèfle, luzerne) pour les cervidés, et des crucifères (chou, navet) ou des céréales pour les sangliers.
Critères pour une zone de gagnage efficace
- Positionner la zone en « tampon » : Placez-la entre les remises boisées et vos parcelles de régénération à protéger.
- Éloigner des axes routiers : Respectez une distance d’au moins 500m pour limiter les risques de collision.
- Dimensionner judicieusement : Visez 2 à 4% de la surface forestière totale en fonction de la population de gibier estimée.
- Semer des mélanges spécifiques : Adaptez les semences au gibier principal (légumineuses pour les cerfs, crucifères pour les sangliers).
- Entretenir régulièrement : Pratiquez une fauche tardive et un broyage annuel pour maintenir l’attractivité et éviter l’enfrichement.
Pourquoi les quotas de prélèvement sont-ils définis par la préfecture et non les chasseurs ?
C’est une question qui suscite souvent l’incompréhension. Pourquoi les chasseurs, acteurs de terrain, ne sont-ils pas les seuls décisionnaires des quotas de prélèvement ? La réponse réside dans un principe fondamental du droit français et dans la nécessité d’un arbitrage entre des intérêts divergents. Juridiquement, la faune sauvage est considérée comme « res nullius« , c’est-à-dire « la chose de personne ». Elle n’appartient ni aux chasseurs, ni aux forestiers, ni aux agriculteurs. Elle fait partie du patrimoine national commun. À ce titre, l’État, représenté par le préfet de département, est le garant de sa gestion durable.
Cette responsabilité de l’État assure que la décision ne soit pas prise sous le prisme d’un seul groupe d’usagers. Comme le rappelle la Direction Départementale des Territoires (DDT), la gestion de la faune sauvage ne peut être unilatérale.
L’État, via le préfet, est le garant de la gestion durable des populations de faune sauvage, qui sont ‘res nullius’ (n’appartiennent à personne). Cette responsabilité ne peut être entièrement déléguée à un seul groupe d’usagers.
– Direction Départementale des Territoires, Guide de l’équilibre sylvo-cynégétique
La fixation du plan de chasse (le nombre minimum et maximum d’animaux à prélever) est donc le fruit d’un processus de concertation complexe et encadré, visant à trouver un point d’équilibre entre des attentes parfois contradictoires.
Le rôle arbitre de la Commission Départementale de la Chasse et de la Faune Sauvage (CDCFS)
Cette instance est le véritable parlement de la nature au niveau local. Elle réunit tous les acteurs concernés : les représentants des forestiers (qui subissent les dégâts sur les plants), des agriculteurs (dégâts aux cultures), des chasseurs (qui voient le gibier comme une ressource à pérenniser), mais aussi des associations de protection de la nature et des représentants de l’administration. C’est au sein de la CDCFS que les données objectives de terrain (indices d’abroutissement, comptages nocturnes, résultats des plans de chasse précédents, tableaux de chasse) sont présentées et débattues. La proposition de plan de chasse qui en émane est une synthèse de ces différentes visions, que le préfet valide ensuite par un arrêté. Ce processus garantit une approche collégiale et transparente.
Ainsi, le rôle du préfet n’est pas d’imposer une décision arbitraire, mais de valider une proposition issue d’une concertation élargie, en s’assurant qu’elle sert l’intérêt général, c’est-à-dire le fameux équilibre agro-sylvo-cynégétique.
Pourquoi l’écotone entre forêt et prairie est-il une zone de vie intense à préserver ?
L’écotone, ou plus simplement la lisière forestière, est bien plus qu’une simple ligne de démarcation entre deux milieux. C’est une zone de transition, un « ourlet » biologique d’une richesse exceptionnelle. Pour le grand gibier, la lisière représente le compromis parfait entre le couvert (la protection de la forêt) et le gîte (la ressource alimentaire de la prairie ou des cultures). C’est un lieu de vie, d’alimentation et de passage intense. Une lisière « brutale », passant directement d’arbres de haute futaie à un champ de maïs, est une zone de conflit quasi certaine. À l’inverse, une lisière riche, large et étagée, agit comme un véritable amortisseur écologique et une source de nourriture alternative.
L’aménagement d’une lisière fonctionnelle est une action à très haute valeur ajoutée pour la biodiversité et pour la protection des parcelles. Elle consiste à créer plusieurs strates de végétation : une bande herbacée, un ourlet arbustif et enfin les premiers arbres du peuplement forestier. Cette structure complexe offre une multitude de niches écologiques pour les insectes, les oiseaux, la petite faune, et surtout, une ressource alimentaire diversifiée pour les cervidés.
Impact d’une lisière riche sur la pression d’abroutissement
L’efficacité de cet aménagement a été quantifiée. Une lisière riche et étagée, en offrant une nourriture abondante et variée (bourgeons, feuilles, fruits sauvages), diminue drastiquement la nécessité pour le gibier de s’aventurer plus loin pour consommer les jeunes plants de régénération. Des observations ont montré une réduction de 40 à 60% de la pression d’abroutissement sur les parcelles forestières adjacentes lorsqu’une lisière fonctionnelle est créée et entretenue. C’est la démonstration que la gestion des « bords » est aussi importante que la gestion du « centre ».
Créer une telle lisière demande un peu de travail, mais les bénéfices sont multiples. Voici quelques techniques concrètes pour y parvenir :
- Planter un ourlet arbustif : Sur une largeur de 5 à 10 mètres, implantez des espèces comme l’églantier, le prunellier, le sorbier ou le noisetier.
- Créer une lisière « en dents de scie » : Évitez les lignes droites pour augmenter la longueur de l’interface et diversifier les expositions au soleil.
- Pratiquer une fauche tardive : Ne fauchez la bande herbacée qu’après le 15 juillet pour permettre aux plantes de grainer et à la faune de se reproduire.
- Conserver des arbres morts ou des tas de branches : Ces éléments créent des refuges et des sources de nourriture pour de nombreuses espèces.
À retenir
- Analyse de rentabilité : Sur un horizon de 10 ans, l’investissement initial dans un grillage est souvent plus rentable que les coûts récurrents et l’efficacité variable d’une surchasse intensive.
- Stratégie de diversion : La création de zones de gagnage stratégiquement placées et de lisières étagées riches en nourriture détourne efficacement la pression du gibier des parcelles de production.
- Sylviculture préventive : Mélanger les essences, planter en bouquets denses et diversifier les peuplements sont des techniques sylvicoles qui diminuent l’attractivité des plantations et diluent les risques.
Aménager son territoire de chasse : quelles actions pour favoriser la biodiversité ?
L’aménagement d’un territoire ne doit pas être perçu uniquement sous l’angle de la production de bois ou de l’optimisation de la chasse. Il s’agit d’une démarche globale qui, en favorisant la biodiversité, sert tous les objectifs, y compris la régulation des dégâts de gibier. Un territoire riche et diversifié est un territoire plus résilient, où les populations animales trouvent un équilibre plus stable. Chaque action, de la création d’une mare à la conservation d’un vieil arbre, contribue à cette mosaïque paysagère qui est la clé de l’équilibre agro-sylvo-cynégétique.
Au-delà des zones de gagnage et des lisières, d’autres aménagements peuvent jouer un rôle décisif. La conservation d’îlots de sénescence, des parcelles de forêt laissées en libre évolution où les vieux arbres et le bois mort sont conservés, crée des zones de quiétude et de refuge pour une faune très variée. Ces « sanctuaires » peuvent fixer une partie de la population de gibier loin des zones de régénération.
L’outil enclos-exclos pour mesurer l’impact
Pour objectiver l’impact du gibier et l’efficacité des aménagements, les forestiers de l’ONF utilisent le dispositif enclos-exclos. Il s’agit de comparer une petite parcelle grillagée (l’enclos, où le gibier ne peut entrer) à la zone environnante (l’exclos). Comme ils l’expliquent, « grâce à ce dispositif, nous pouvons mieux évaluer les conséquences des populations de gibier en forêt et adapter le niveau des plans de chasse ». Cet outil visuel et scientifique est une aide précieuse à la décision pour ajuster la gestion.
En définitive, la gestion forestière moderne intègre la faune sauvage non plus comme une contrainte, mais comme une composante à part entière de l’écosystème. Une sylviculture dynamique, qui favorise un couvert clair et une strate herbacée abondante, offre plus de ressources alimentaires et dilue la pression. Des coupes régulièrement dispersées sur la propriété créent en permanence de nouveaux habitats attractifs. L’objectif est de ne plus avoir une seule « zone-restaurant » (la jeune plantation), mais une multitude de « petits-déjeuners » répartis sur tout le territoire.
Pour transformer ces principes en résultats tangibles, l’étape suivante consiste à réaliser un diagnostic complet de votre territoire afin d’élaborer votre propre plan de gestion agro-sylvo-cynégétique.